Cela revient tous les soirs, quelque part dans les informations de onze heures. Un enfant dévale un ESCALIER. UNE FEMME D’UN CERTAIN ÂGE aux formes rebondies, debout en bas de l’escalier, soulève l’ENFANT, le secoue (amicalement) et le repose sur ses pieds. On entend une CHANSON où il est question d’˝enfant rieur˝, de “tapis moelleux˝, etc.
L’ESCALIER a un air d’authenticité inespéré : il est en chêne, à rampe chantournée, et raide, dans le style des maisons de notre enfance. Nous connaissons cet ESCALIER. Quelques marches craquent et au sommet règne une obscurité qui pousse des ramifications pleines de recoins, où nous sommes censés reconnaître le lieu même de la sécurité et du sommeil. Le papier mural (des corbeilles de fleurs, à ce qu’il semble, alternant avec des médaillons décorés de lierre) donne l’impression d’être chaud au toucher.
L’ENFANT file comme une flèche hors de l’écran. Nous avons eu le temps de noter que c’est un GARÇON avec de longs cheveux coupés en frange nette sur le front. La caméra reste sur la FEMME D’UN CERTAIN AGE, que nous identifions maintenant comme étant la GRAND-MÈRE. Elle regarde l’enfant supposé en train de s’éloigner si tendrement qu’il nous semble voir les mots ˝regarde tendrement˝ écrits en sous-titre.
Une seconde passe, interminable ; L’air radieux de la dame menace de devenir un air ahuri. Mais alors, avec un soupçon émoustillant d’hésitation, qui nous permet de nous demander si l’idée est du metteur en scène ou de l’actrice, la GRAND-MÈRE hoche lentement la tête, comme pour dire Mon Dieu, mon Dieu, quel incorrigible petit coquin, quel adorable petit mâle ! Son cœur, nous le sentons, déborde d’un tel amour que son corps grassouillet, s’il était un rien moins bien portant et compact, un rien moins comprimé et contenu par les exigences et les accoutrements de la GRANDMERTITUDE, exploserait. La GRANDMERTITUDE la bouchonne de toutes parts, comme les brosses d’une station-service font d’une voiture.
Et alors (il y a tant de choses à voir !) elle laisse retomber ses bras devant elle, les doigts d’une main étreignant doucement le poignet de l’autre. Ce geste nous révèle qu’elle appartient à la catégorie ethnique anglo-saxonne. Une mama italienne, par exemple, aurait croisé les bras sur sa poitrine ; et, de plus, la coquetterie propre aux Méditerranéennes ne lui interdirait-elle pas de porter un tablier hors de sa cuisine, au pied de ce qui est évidemment le grand ESCALIER ? D’où, bien que nous en soyons encore à flotter dans les courants de l’anticipation, nous déduisons qu’il ne s’agit pas d’une publicité pour des spaghettis.
Ni pour une crème rajeunissante ou un produit de rinçage capillaire, car la caméra délaisse la GRAND-MÈRE pour l’ENFANT. Il sautille à travers une pièce. Il ne sautille pas vraiment, ce ne sont pas exactement des sauts, plutôt une curieuse démarche fantomatique qui soulève en cadence sa chevelure et évoque la tendre dialectique de la rencontre enfant-metteur en scène. Cet ENFANT, bien qu’il soit un acteur enfant jouant le rôle d’un enfant, est néanmoins aussi un véritable enfant à qui l’on a dit de se déplacer à travers la chambre fictive d’une manière enfantine. Il a obéi, il avance clopin-clopant à cause de sa timidité, mais pourtant avec l’élasticité spontanée que la nature lui a accordée et qu’aucune multitude de directives adultes ne saurait complètement réduire. Le temps seul en viendra à bout.
Nous ignorons combien de ˝prises de vue˝ ont été passées au crible pour obtenir cette seconde d’action. Bien qu’aucun enfant, dans la réalité (quoique des milliards d’enfants aient traversé des millions de pièces), n’ait jamais traversé une pièce tout à fait de cette façon, une sensation d’ENFANCE nous pénètre. Nous enregistrons le message : la MAISON DE GRAND-MÈRE (et le montage est si rapide qu’il ne nous permet pas de détailler le mobilier, seulement de noter qu’il est suffisamment vieux jeu et surabondant) est douillette. c’est un endroit où l’on se sent en sécurité – un endroit ou être joyeux. Pourquoi ? La question est posée.
Nous sommes dans une autre pièce. Une cuisine. Une MARMITE étincelante accapare l’attention au premier plan. L’ENFANT, que l’objectif néglige, sautillant toujours de cette manière factice, affectée, entre à l’arrière-plan, avance jusqu’à bonne distance, devient un visage aux dimensions inquiétantes et une main qui soulève le couvercle de la MARMITE. De la VAPEUR jaillit. L’ENFANT souffle pour chasser la VAPEUR, puis nous regarde avec des yeux écarquillés de façon théâtrale. Que signifie ? S’est-il brûlé ? Y a-t-il une mauvaise odeur ? Le metteur en scène, hors du champ, a-t-il crié après lui ? Nous ne savons pas et notre malaise s’accroît du fait qu’après tout il s’agit peut-être d’une publicité pour des spaghettis.
Scène brève : la GRAND-MÈRE lave le visage du PETIT GARÇON. Appareils sanitaires à l’arrière-plan. Le thème de la chaleur (INTÉRIEUR DOUILLET, MARMITE chaude) affleure à la surface de notre inconscient. Peut-être aussi celui de l’heure du dîner ?
Nous n’assistons pas au dîner. Nous voilà de retour au pied de l’ESCALIER. De nouveaux acteurs arrivent: un JEUNE COUPLE, un homme et une femme grands et vigoureux, vêtus d’élégants manteaux. Qui sont-ils ? Nous avons à peine le temps de nous le demander. L’ENFANT bondit (s’envole, en fait : nous ne voyons pas ses pieds lui donner son élan) dans les bras de l’HOMME. Ce sont ses parents. Nous-mêmes, qui les observons, les accueillons avec soulagement ; notre joie de les voir arriver nous révèle qu’il y avait en nous une appréhension, causée par quelque chose de morbide et de claustral dans la vieille DEMEURE avec sa douilletterie habilement soulignée et sa maisonnée composée seulement d’une vieille femme et d’un moutard choyé et cabotin. Les deux arrivants irradient l’air vif de l’extérieur. À en juger d’après leurs vêtements, il fait froid dehors ; cette impression n’est pas sans signification ; notre sentiment subliminal de cohérence s’affirme. Nous partageons l’ENTHOUSIASME DE CES RETROUVAILLES, nous nous réjouissons avec le JEUNE COUPLE de leur énergie sexuelle, et de savoir qu’ils sont bien rentrés, et de la chance merveilleuse que c’est d’être américains et modernes et solvables et féconds et d’avoir une telle GRAND-MÈRE qui semble sortie d’un livre d’images pour garder l’enfant chaque fois que l’on participe à quelque innocente et rare PARTIE DE PLAISIR.
Mais de qui la GRAND-MÈRE est-elle la mère, du PÈRE ou de la MÈRE ? Toutes les questions reçoivent une réponse. L’acteur qui joue le JEUNE PÈRE ignore la GRAND-MÈRE avec l’insouciance qu’autorisent les liens du sang, tandis que l’actrice qui joue la JEUNE MÈRE la serre sur son cœur, recule, réfléchit, puis plonge en avant pour déposer sur la joue ronde et radieuse un baiser que, de toute évidence, la GRAND-MÈRE n’attendait pas. L’expression rayonnante de la vieille dame vacille un instant’ comme la flamme d’une bougie quand une porte s’ouvre à une certaine distance. La BELLE-FILLE recule de nouveau comme pour contempler calmement le résultat de son mouvement spontané d’affection. Que cette touchante série d’hésitations ait été mise au point avec art par une actrice s’appliquant à jouer un rôle, ou qu’elle soit venue spontanément à l’actrice alors qu’elle cherchait à nuancer son jeu (nous imaginons sans peine le vague des indications du scénario : Retour des parents, Salutations générales, Plan moyennement rapproché), une subtile rigueur dans la conduite des personnages, au milieu d’un énorme déploiement de bonne volonté, a été suggérée. C’est la FAMILLE parfaite.
Alors la merveille sous-jacente est rendue évidente. Le véritable héros de ces trente secondes se démasque. La FAMILLE se dissout dans une flamme bleue de dessin animé et la musique, qui n’est plus enfouie sous les stimuli visuels, entonne d’une voix claironnante : ˝Le GAZ NATUREL est une merveille !˝
John Updike – Publicité – Gallimard
