Quand vais-je trouver le temps, la belle excuse ou suffisamment de foi ou de courage en moi-même pour essayer d’écrire ? Un ancien pote de quartier vient de publier son premier roman. Même si je n’avais pas avec lui à l’époque l’intimité qui nous aurait permis d’en parler, je m’en souviens comme d’un rebelle clairvoyant, persuadé qu’il allait faire quelque chose de sa vie. Et ce n’est pas le résultat, un pavé de cinq cent pages, qui m’impressionne aujourd’hui. C’est son acharnement à croire sans relâche à la valeur de son travail.
Qu’est ce qui nous prédestine à croire ou à ne pas croire en nous-même, en nos capacités ? Faisons abstraction un instant du fait que les sociologues et psychologues de tout bord vous diront certainement qu’il ne s’agit pas là de la même chose. Simplifions. D’abord nous-même, naturellement. Notre chemin de vie, la facilité ou la difficulté avec laquelle nous traversons notre enfance et notre adolescence. Ensuite, notre environnement qui peut réguler ou accentuer les déséquilibres, favoriser le dialogue ou nous encourager à enfouir nos souffrances. La condition sociale de nos parents qui va influer sur leur disponibilité et leur écoute comme sur l’importance donnée à la réussite ou à l’effort, selon la sensibilité de chacun. Le fait que des parents imposent et puissent avoir les moyens d’imposer à leur enfant de terminer leur scolarité. Dans bien des cas, même si l’on nous dit aujourd’hui que les parents baissent les bras, je suis persuadé qu’ils le font, faute de moyens et non faute d’attention pour leur enfant.
Digression ! L’ensemble des adolescents rencontrant des problèmes sociaux et scolaires avec lesquels je travaille aujourd’hui sont issus de familles financièrement précaires, obligées, faute de moyens suffisants, de subir les difficultés scolaires de leurs enfants sans pouvoir y remédier. Même les devoirs surveillés, facturés 5 francs de l’heure sont un luxe pour certains. On pourrait bien sur débattre aussi de cela et trouver certainement dans leurs budgets des dépenses superflues en regard à l’éducation de leurs enfants. Mais quand votre seul luxe est une touche de parfum le matin ou que votre seul réconfort se trouve être votre paquet de clopes quotidien, il peut vous sembler impossible de vous en séparer, même au détriment de votre enfant. Vous admettrez sans doute qu’il est plus facile de sacrifier une ou deux semaines de vacances sous les cocotiers pour payer à votre fils récalcitrant des cours particuliers . L’argent ne fait pas tout, certes, mais il facilite tout de même bien les choses là aussi…
Je crois que l’on imagine mal la douleur d’une mère qui voit progressivement son enfant sombrer. Il n’y a qu’à voir les réactions affolées de celles qui se refusent à imaginer que leur progéniture ne puisse suivre sa septième année en VSB (Voie Secondaire Baccalauréat), sans parler, malgré la volonté de valorisation des autres voies possibles, de la dévalorisation effective qui colle instantanément à la peau de chaque enfant qu’on oriente en VSO (Voie Secondaire à Option), pour comprendre qu’aucune mère n’est insensible à l’avenir de son enfant. Le voir tout d’abord se démobiliser, perdre progressivement pied et finir par échouer. Voir naître les incompréhensions, grandir le fossé pour s’apercevoir enfin que son enfant croit avoir trouvé une nouvelle famille parmi les autres désœuvrés, prêts à tout pour certains pour finir de se persuader qu’ils ne sont bons à rien. Allez dire à cette mère au foyer, seule, retenant ses larmes sur le banc d’un tribunal pour mineurs, qu’elle est une mauvaise mère et que la bonne éducation de son enfant lui incombait. Fin de la digression…
Même s’il revient effectivement à chacun de faire ses choix, il est néanmoins difficile de ne pas faire abstraction des circonstances qui prédestinent elles à la qualité et à la perspective de ces choix. Entre un apprentissage de peintre ou de carreleur et l’hésitation entre Droit et Médecine, il y a bien un même choix mais pas avec une même perspective. Il fut une époque où un enfant pouvait rêver longtemps de devenir astronaute ou explorateur. Aujourd’hui, le poids du monde et de leur condition brise de plus en plus tôt les rêves de nos enfants. Est-ce que cet ami de quartier, né simplement dans une famille moins aisée aurait réussi lui aussi à publier son premier roman ? Malgré des choix de vie différents, serait-il néanmoins devenu ce même écrivain ?
Même s’il m’arrive de douter, vu les difficultés que je peux rencontrer au quotidien dans la pratique de mon métier, vu les résistances et les dérives compréhensibles de certains jeunes, leur refus d’imaginer un avenir possible, refus entretenu pour eux par une société qui juge et qui condamne, une société qui dans les chiffres comme dans les actes continue à choyer ses élites et à privilégier ceux qui en ont déjà les moyens, je persiste à croire, miracle de la vie au beau milieu du noir, que ce roman serait né quoi qu’il arrive et que d’autres naitront de ce même acharnement à croire sans relâche en nos capacités, en notre travail, en nous-même. Pour ma part, je me dois d’écrire ce que je vois, ce que je vis aujourd’hui. Et je veux espérer qu’au bout de cela, page après page, expérience après expérience, je trouverai un jour à donner un sens à tout ça…
HYROK – Récit d’un acharnement
