Before to leave.

La vie est belle ? C’est con la vie ? C’est con la vie est belle !

J’allais partir sans dire adieu. Absolue trahison de tout ce en quoi j’ai pu croire ou me forçais à croire ? Définitive négation de tout ce que j’ai pu désirer ou croyais désirer ? J’allais partir sans trop comprendre, sans trop savoir. Noir.

Septembre 2001

Je viens de retrouver du boulot et de laisser derrière moi une famille ou du moins ce qu’il en restait alors. Deux enfants de douze ans, désemparés face aux cris, redoutant chaque ébauche de discussion entre leurs deux parents. Peu brillant ! Deux adultes ou du moins étiquetés comme tels passant leur temps à s’éviter pour ne pas s’affronter, chacun perdu dans ses doutes et ses rancœurs. Voilà pour le décor extérieur.
Une grande baie vitrée surplombant la ville, un bureau de bois noir, un pc vieillissant, deux bibliothèques, quelques livres importants, un matelas fatigué et deux lampes en osier. Voilà presque tout ce qui reste de moi, d’avant.

Je vais avoir 36 ans.

Ce n’est qu’après la naissance de mes enfants que j’ai compris pourquoi mon père buvait, chaque deuxième dimanche du mois, avant que de nous rendre à notre mère. Sans rien excuser, cet homme s’était perdu quand il nous a perdu et se perdait encore, chaque dimanche un peu plus. Assis, seul devant ma baie vitrée, je me revois encore quelques années plus tôt, jurer solennellement que tout serait bien différent.

Il ne faut jurer de rien ! La vie s’amuse ou s’acharne, selon le regard du moment, à démolir vos certitudes comme autant de palissades dressées entre la réalité et vous même, entre vous et se que vous pensez croire de vous même.

Comme le dit Philippe Djian, on ne refait pas sa vie, on continue seulement. Après avoir vainement essayé de comprendre là où, et comment on me voulait, j’expérimentais avec un soulagement certain le fait simplement d’être là, juste là, ici et maintenant. Je souris car aujourd’hui, on ne parle plus que de ça, partout, et tout le monde se revendique sans pour autant l’appliquer, de cette philosophie. Ici et maintenant, Carpé Diem ! On se dit jouisseur de la vie comme on se disait hier écologiste. Mais je m’égare ou, plus perfidement peut être, j’espère secrètement à ce stade du récit qu’on aura l’occasion d’en reparler.

Pour le moment, je tente de sourire à la vie. Je m’applique à goûter, humer, palper chaque instant important de ma journée. Dans ma baignoire, chaque soir, je prends le temps de mémoriser les visages que j’ai croisé, les sourires que j’ai pu échanger. Le parfum d’une ruelle, l’écho de mes pas, le son de ma voix. Chaque jour, je ralentis le pas, parvenant quelques fois presque à arrêter le temps, à saisir l’image figée d’un événement. Une poignée de main, l’expression même d’un mot cristallisée dans l’instant, lassitude, honte, envie, mensonge, écœurement. Je revois précisément encore cet enfant de quatre ou cinq ans qui venait de faire tomber le carton qu’elle tenait encore quelques instants auparavant. Je me souviens de sa surprise toute enfantine et pourtant pleine d’enseignement, son regard d’étonnement qu’elle posa sur ses mains. Elle ne se sentait alors responsable de rien. C’était ces mains qu’elle interrogeait ! J’ai regardé les miennes et j’ai compris qu’elles échappaient souvent aussi à mon contrôle. Mes mains, mais aussi mes épaules, raides, ma respiration. Apprendre à s’écouter, s’entendre vivre, respirer.

Inspirez… expirez… Et si la vie ne demandait rien de plus que de prendre conscience d’une bouffée d’air pur. La sentir doucement nous envahir, la garder, la savourer un moment avant de la libérer dans un sourire. Recommencer.

Vivre l’instant présent, se concentrer sur l’essentiel et laisser les portes ouvertes. Voilà comment j’essayais de définir, de résumer et surtout d’assumer mon état d’esprit du moment.

Quelques mois avant ma séparation, pour fuir ou ne pas subir la pression d’une cohabitation lourde de silences, j’avais fait du bureau mon boudoir de l’existence C’est là, assis sur une veille chaise en bois que j’ai fait la connaissance de Cathy. Vive Internet ! Rencontrée sur un site d’échange de musique en ligne, nous passions régulièrement de longues soirées à discuter, simplement et sans ambigüités, de la vie. Aussi, quand elle me dit qu’elle était de passage à Genève pour affaires et qu’il serait sympa de nous rencontrer, je ne voyais aucune raison d’hésiter.

Cathy avait fait le déplacement de Bruxelles en train et je l’accueillais donc à la gare, un samedi après-midi. Je n’avais rien prévu de précis, boire un verre, lui présenter un ami. Notre arrangement prévoyait simplement que je lui offrais le gîte, elle le couvert C’était un petit bout de bonne femme qui portait dignement ses soixante trois ans. Des cheveux gris, coupés courts, un tailleur strict pas dénué d’allure. Passé le poste frontière, Cathy s’approchait maintenant de moi tirant prestement derrière elle une valise aux proportions ma foi fort modestes pour une femme de sa condition. Je ne saurai vous dire exactement de quoi nous avons bien pu parler cette fin d’après-midi là mais je me rappelle bien en revanche de sa voix. Une voix forte et douce, franche. Les phrases qu’elle prononçait, souvent assez catégoriques, se posaient là où elle avait décidé de les poser. Il faut dire que Cathy évoluait depuis près de vingt ans dans un métier d’hommes et qu’elle avait acquis avec le temps, l’assurance d’une vraie femme d’affaires. Il devait être un peu plus de minuit quand, après avoir passé très agréablement la soirée à Genève, je lui ouvrais la porte de mon petit appartement lausannois.

J’ai l’intuition que dans les premières millisecondes d’une rencontre s’inscrivent en vous-même toutes les potentialités et les probabilités de cette nouvelle connexion au monde. Il suffirait de pouvoir en prendre conscience pour connaître bien des réponses à nos questions.

Ce jour là, ni Cathy ni moi n’avions fait attention à cela et c’est les yeux encore pleins de surprise que nous nous sommes réveillés, ce dimanche matin, nus, dans les bras l’un de l’autre. Je serai bien incapable de vous dire pourquoi et comment les choses se sont passées ainsi On se rappelle encore d’une embrassade maladroitement donnée ou reçue et qui aurait semble t’il très vite dégénéré. Pourtant ce matin, il était clair pour elle comme pour moi que quelque chose avait changé. Cathy n’avait pas fait l’amour depuis plus de dix ans, se refusant à son mari et je me réveillais moi, à trente six ans, conscient d’avoir su faire jouir une femme sous mes caresses et mes assauts enfin maitrisés. Je me suis senti léger, presque instantanément débarrassé des peurs et des complexes de mon passé. Je crois bien que c’est à ce moment là que nous avons recommencé. J’écris cela aujourd’hui avec beaucoup de légèreté et pourtant je me rappelle encore de cette jubilation presque enfantine, de cet étonnement mutuel de s’être ainsi trouvés, révélés, l’un et l’autre, l’un à l’autre. Je me souviens aussi cette liberté que nous avions d’évoquer tout ce qui venait de se passer et tout ce que nous aimerions qu’il se passe encore entre nous…

Presque sept ans sont passés et nous n’avons rien oublié. Je suis allé la revoir chez elle récemment et, comme nous nous l’étions souvent promis en souriant, nous nous sommes une nouvelle fois très agréablement compromis, elle et moi, toute la nuit. Je veux croire que rien n’arrive par hasard et que chaque étape de notre vie nous conduit et nous prépare à mieux vivre les suivantes. Cathy m’a réconcilié avec une partie de moi-même avant que Lara ne fasse irruption dans ma vie.

Merci.

Je rentrais du travail, ce soir là. J’attendais patiemment l’ascenseur au rez de chaussée de mon immeuble, bien incapable une nouvelle fois d’imaginer ce qui allait se passer. Deux filles d’une vingtaine d’années sortent de la cabine. L’une d’elle, j’apprendrais un peu plus tard qu’elle s’appelle Lucile, m’interpelle joyeusement: vous êtes qui ? Vous habitez ici ? Un peu surpris par la question je réponds pourtant que je suis arrivé ici récemment et que j’habite au quatrième. L’autre fille tire alors Lucile par le bras et je disparais à mon tour avec un sourire dans l’ascenseur. Un peu plus tard, alors que, comme tous les soirs, je prenais un bain pour faire le point, on sonne à ma porte. C’est Lucile qui m’invite à boire le thé et à faire connaissance.

Il ne faut jamais refuser les invitations du destin.

A suivre…

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