J’ai retrouvé ces lignes dans une petite robe de fête, ces phrases qui disent toute l’absurdité du monde, tout ce dont j’aimerai pouvoir enfin totalement me défaire. Je veux être cet homme inutile, l’allumeur de réverbère dans l’immensité gluante des gens bien-mis, ces gens-là, ceux de Brel qu’on nous donne aujourd’hui partout en modèle…
Terre promise – Christian Bobin
Vous qui voyagez peu, vous qui ne voyagez jamais, il vous arrive quand même, un jour, de prendre un train. Dans la gare, beaucoup d’hommes d’affaires. Vous les reconnaissez de loin — à leur visage qui manque. Le même homme à des dizaines d’exemplaires. Le même homme jeune, vieilli dans sa parole, embaumé dans son avenir. Vous les regardez avec un peu de crainte, comme dans l’enfance on considère de vieilles gens sèches, à la voix sombre. Le train arrive. C’est un de ces trains rapides inventés par les hommes d’affaires, pour leur convenance personnelle. Une ligne droite de train clair. Une main de vent froid qui égalise les champs et les vide de leurs rides, de leurs accents, de leurs nerfs. Des champs désertés par le regard, par les hommes et les bêtes. Des bas morceaux de terre jetés aux chiens de la vitesse. Le paysage n’est plus rien, ce qui fait qu’on le traverse vite. Devant ce rien du paysage, vous prenez connaissance de l’homme fabriqué en série, de l’homme absent: il va de Paris à Tokyo, de Tokyo à New York. Il va partout sur la terre électrique, comme un cadavre répandu dans sa mort. Il prend des trains. II prend des trains qui vont d’un point à un autre. De rien à rien. Dans sa précipitation il amène le vide. Si souvent qu’il parle, il n’entend que lui-même. Si loin qu’il aille, il ne trouve que lui- même. Il tache de gris tout ce qu’il traverse. Il dort dans ce qu’il voit. Vous vous dites : ces gens qui voyagent tant, ils ne font plus un seul pas. Ils n’avancent pas, jamais. Pour bien voir une chose, il vous faut toucher à son contraire. Vous n’avez jamais su voir autrement: par l’ombre vous allez à la lumière. Par l’indifférence vous atteignez à l’amour. De même ces hommes des trains de luxe, des vols de nuit. De même ces hommes anéantis dans l’équivalence financière qu’ils amènent: en les voyant, vous découvrez un type d’homme qu’ils ne savent réduire, qui va beaucoup plus loin que jusqu’au bout du monde. En les voyant vous découvrez l’homme déplacé, l’homme mélangé. L’homme inconsolé de trop d’enfance, ou trop de faim. Sur son visage, tous les ciels. Dans son coeur, toutes les voix. Il y aurait ainsi deux types d’hommes. Il y aurait l’homme immobile des longs voyages d’affaires. Il a une place dans le monde. Il travaille à ne faire qu’un avec cette place. Il en extrait les matières froides, les langues mortes. La raison, l’ambition, la puissance. Il est aussi à l’aise dans l’industrie que dans la morale, dans ses amours que dans ses comptes. Il éteint toutes différences dans sa langue. Il peut répandre partout cette maladie qu’il est à lui-même. Il peut être partout car il est de tout temps. L’homme d’affaires n’est que le dernier avatar, le plus récent, de l’homme livide. L’homme livide c’est l’homme social, c’est l’homme utile, persuadé de son utilité. C’est l’homme de la plus faible identité — celle de maintenir les choses en état, celle du mensonge éternel de vivre en société. Et puis il y aurait un autre type d’homme. Inutile, celui-là. Merveilleusement inutile. Ce n’est pas lui qui invente la brouette, les cartes bancaires ou les bas nylon. Il n’invente jamais rien. Il n’ajoute ni n’enlève rien au monde : il le quitte. Il s’en découvre quitté, c’est pareil. On l’aperçoit ici ou là. Il pousse devant lui le troupeau de ses pensées. Il rêve dans toutes les langues. De loin, visible. II est comme ces gens du désert, ces hommes bleus. Il est comme ces gens aux chairs teintées du tissu qui les garde du soleil. II a le coeur perclus de bleu. On l’aperçoit ici ou là, dans les révoltes qu’il inspire, dans les flammes qui le mangent. Dans les livres qu’il écrit. C’est pour le voir que vous lisez, C’est pour les heures nomades, pour la brise d’une phrase sous les tentures de l’encre. Vous allez de livre en livre, de campement en campement. La lecture, c’est sans fin. C’est comme l’amour, c’est comme l’espoir, c’est sans espoir…
